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17.05.2009

Georges Perros est revenu

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«Je trouve qu'écrire est un privilège. Le privilège du pauvre.»

«Ecrire n'est pas une preuve de fraternité. Pourquoi en serait-ce une ? Pourquoi écrire, peindre, etc., rendrait-il meilleur ? Qu'est-ce qui rend meilleur ? La misère ?» 

Qui lit encore Georges Perros ? Les fumeurs de l'extrême, sur le point de ranger l'arme dans l'étui, un grand trou dans la gorge ? Le rhinocéros du zoo de Vincennes ? Son ami Butor, renaudoté en cinquante-sept et représentant en machines à écrire, que plus personne ne lit non plus ?

Car on ne lit plus Georges Perros. Sauf accident de motocyclette. Comme hier soir quand je voulus prendre dans la bibliothèque un Bernard Frank et que tomba de l'étagère le tome trois des Papiers Collés ; un volume écorné, sali et comme mâché, que je ramassai sur le lino et feuilletai quelques instants, avant de m'asseoir et d'en relire une trentaine de pages, au hasard.

La mort est toujours présente dans les livres de Perros. Elle soutient la phrase et pousse comme un cerceau les regrets devant elle. Mais c'est une mort amicale. Quand il traversait la lande bretonne sur sa moto, elle était assise à l'arrière de l'engin, ses pieds dans les saccoches bourrées de bouquins et de tabac. Ensemble ils se rendaient au marché ou à la faculté de Quimper. Ensemble ils menaient une vie ordinaire.

Avant d'écrire, et avant de fendre la bise, Perros fut acteur au Français, puis chez Jean Vilar. Il a connu Fanfan la Tulipe et Julien Sorel. Mais ce métier de plastron lui allait comme une paire de moufles à un manchot. Homme du retrait, que diable aurait-il fait sur cette galère de la scène ? Alors il glissa dans le trou du souffleur, puis la peau d'un lecteur, enfin sur le tabouret d'un écrivain.

Sur une photo je lui trouve un air de Roland Dubillard, autre acteur devenu écrivain. Certes, la ressemblance n'est pas frappante. Il y a de l'asiatique flamboyant chez Dubillard et du tarn-et-garonnais placide chez Perros. Mais tous deux ont cet œil qui vous regarde d'ailleurs. L'œil de celui qui offre son âme comme une couverture en laine et s'en retourne aussitôt dans sa solitude.

La légende dit qu'il écrivait sur des tickets de métro. A Douarnenez, où il vivait avec femme et enfants, ça me semble difficile. A la vérité, il prennait des notes sur toutes sortes de supports en papier ou en carton — paquets de cigarettes, tickets de caisse, pages de journaux pliées en quatre — qu'il rassemblait ensuite en volume, comme une fleuriste le fait de ses fleurs en composant un bouquet. Cette technique de cueilleur-colleur donna notamment les trois tomes des Papiers Collés.

A la réflexion, je trouve stupide d'avoir écrit que plus personne ne lit Perros. D'abord, rien ne le prouve. Ensuite,… je suis certain du contraire. Les livres de Perros savent encore accueillir le lecteur surpris par la nuit. Les refuges de la vie ne restent jamais longtemps inoccupés.

— Aujourd'hui, même la pudeur est tapageuse.

Les livres sont de drôles d'oiseaux migrateurs. Au chevet de l'homme pendant de longs mois, ils s'envolent soudainement et se perchent sur une étagère de bibliothèque, où l'on finit par les perdre de vue. Mais un jour ils reviennent, tout aussi soudainement. Georges Perros est revenu.

(Photo extraite de «Avec Georges Perros», éditions Recherches/revue Exit, 1980.) 

15.05.2009

Le rapace et la grue

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Depuis quelques semaines, à deux pas de chez moi, un petit rapace a pris ses quartiers à quarante bons mètres au-dessus du sol, dans le contre-poids d'une grue. J'ignore s'il s'agit d'un épervier ou d'un faucon crécerelle. J'ai la vue basse et la photo que j'ai prise n'est pas le cliché du siècle. Quand la grue pivote alors qu'il veut rentrer dans sa «maison», il pousse des cris de désapprobation à l'endroit du grutier en décrivant des cercles autour de sa cabine. Alertés par les cris, les autres oiseaux du quartier observent la scène sagement posés sur une branche ou un fil de téléphone. Au pied de la grue, les ouvriers lâchent leurs pelles et lèvent la tête. Chaque fois que l'occasion se présente, je me joints à la foule des spectateurs. La pluie quasi incessante qui tombe sur la ville depuis plusieurs jours a rendu les apparitions du rapace un peu moins fréquentes. Mais il est toujours là, couvant peut-être des œufs ou nourrissant déjà ses petits.

Lorsque j'avais une dizaine d'années, j'ai pu voir, des jours durant, à un mètre de moi, un faucon crécerelle nourrir ses petits. Il nichait sur un minuscule balcon donnant sur une cuisine. Ca se passait à Reutlingen dans le Bade-Wurtemberg. Etonnement, il n'a jamais semblé gêné par ma présence, alors que j'avais le nez continuellement collé au carreau. Il menait sa vie et moi la mienne.

Il se raconte que les animaux sauvages, faute de place et de nourriture dans leur habitat naturel, s'aventurent de plus en plus souvent dans les villes. Je veux bien le croire. Je connais un quartier, sur les hauteurs du lac d'Annecy, littéralement envahi par les blaireaux à la tombée de la nuit. Ils descendent du Mont Veyrier en direction du lac, au bord duquel ils ont pris l'habitude de faire un festin de gros rats. De temps à autres, ils font une halte dans le jardin d'une propriété, et boulottent tranquillement un chat.

J'ai hâte de croiser un loup devant la vitrine d'une boucherie chevaline.  

14.05.2009

Le peuple de l'opium

Le monde est tout entier sorti d'une pipe d'opium, en épaisses volutes de fumée, qui ont durci ou se sont liquéfiées au premier contact de l'air. Ainsi se sont formés les planètes, l'eau, les arbres, les berrichons et les pinces à vélo. Ne cherchez pas d'arrière-monde, ni de monde parallèle, il n'en existe pas. Même la pipe n'avait pas de fumeur. L'opium a brûlé spontanément dans son fourneau.

Le rayonnement fossile, ce bruit infime venu du fond des âges et du cosmos, et que les astronomes écoutent avec des radio-télescopes, n'est rien d'autre que le grésillement de l'opium quand il brûlait. De même, le nuage de Magellan est une volute cristallisée, qui témoigne de la création du monde. S'en approcher, c'est se shooter pour de bon.

Cependant, shootés nous le sommes déjà. Nous le sommes originellement. Comme Obélix nous sommes tombés dedans la marmite étant petits. Nul besoin de jouer au tennis et de prendre de la coke pour en remettre une couche. Il suffit de regarder en soi et autour de soi. Nous avons tous une tête d'un chinois allongé sur un grabat dans une fumerie clandestine. Constitués d'opium à 100%, nous tranformons tout ce que nous regardons et tout ce que touchons en hallucinations. Nous-mêmes ne sommes que des hallucinations. Cela explique au passage la tortuosité de nos rêves et le chaos de nos vies. C'est «opihomme» que nous aurions dû nous baptiser.

Et c'est aussi la raison pour laquelle, nous autres «opihommes», nous croyons parfois en l'existence d'un arrière-monde. Tout se passe comme si l'opium dressait entre nous et le reste une cloison déformante, sorte d'onde de chaleur empêchant toute mise au point, et conduisant les plus crédules d'entre nous à prendre les vessies pour des lanternes et les belles-mères pour des fantômes.

Ainsi de Soral et Dieudonné, pour qui les sionistes prennent l'aspect inquiètant de monstres arachnoïdiens.

Ainsi des russes à l'égard des tchétchénes, des alasaciens à l'égard des lorrains.

Moi, c'est mon voisin. Sans blague, certains jours on dirait Cthulhu surgit de Xoth. Dans ces moments, littéralement pris d'effroi, je me mets à genoux sur mon perron, entre le pot de géraniums et les sabots de jardinage, et j'invoque les forces du Bien pour renvoyer l'hideuse créature derrière sa haie — que mon voisin taille comme un sagoin, mais c'est pas mes oignons !

Hélas, le Bien n'entend pas souvent ma prière. Il est un peu dur d'oreille. Alors, j'ai un petit truc à moi, un excellent antidote capable de rejeter loin les croyances superstitieuses : le jaja. Pendant quelques heures il masque les effets de l'opium originelle. Malheureusement, la sécurité sociale en déconseille un usage prolongé.

Un jour, j'ai écrit à l'ONU pour lui suggérer de financer des recherches scientifiques, qui porteraient précisément sur un antidote dépourvu d'effets secondaires. Savez-vous ce que m'a répondu la secrétaire du sous-secrétaire-adjoint aux affaires secondaires ? Que le monde a été créé par José Bové un après-midi de septembre, avec de la sueur de paysan bio et de la graisse de mouton. En conséquence de quoi, tout allant pour le mieux dans le meilleur des mondes, il n'est pas nécessaire d'inventer un quelconque antidote. Veuillez agréer, Monsieur, etc.

La garce ! Les cons ! Me faire le coup du créationnisme en arguant que le monde a été créé par une divinité champêtre ! Fumant certes la pipe, mais dans le fourneau de laquelle ne brûle que du tabac ! Enfin, je crois. Assurément, l'ONU n'est plus qu'une organisation de nations usées.

Aujourd'hui, je ne cherche plus à lutter. Je vis avec mes visions. Depuis quelques temps, la femme de mon voisin revêt la forme d'une créature des abysses, translucide et phosphorescente, surtout le samedi matin quand elle se promène dans son jardin en chemise de nuit. Je fais donc mes prières, j'invoque le Bien — toujours aussi dur d'oreille — et je me sers un coup de jaja. En fait, plusieurs. Et sur les coups de midi, le monde est comme au premier jour : une volute de fumée.  

13.05.2009

Faites Zemmour, pas la guerre

De mémoire, le dernier cador à avoir été traîné dans la fosse de lapidation était Sevran. Il a pris tellement de gadins dans la tronche qu'il en est mort. Mais voilà que la vindicte élitaire reprend du service, comme on disait jadis de la guillotine. C'est à présent au tour de Zemmour de descendre dans la fosse. Le moins qu'on puisse dire est qu'il déplaît. A beaucoup de monde. Serait raciste, il est de droite, il est juif, un vrai cumulard. Comme toujours dans ces histoires de bouc-émissaire, il faut qu'un type réclame expressément la mort du pécheur pour que la foule menaçante se décide à passer aux actes. Dans le cas présent, le type en question s'appelle Yassine Belattar, clown à la télé de son état. Ce petit malin, pour être certain d'entraîner derrière lui la foule (qui s'élance et qui danse), a créé (ce verbe est-il bien approprié ?) un site internet intitulé fermelazemmour.com, dont le principe est simple comme un coup de poing : vous téléchargez la photo de Zemmour baillonné, vous la floquez sur un  marcel, vous vous photographiez ainsi vêtu, enfin vous renvoyez le tout à fermelazemmour.com, qui vous expose sur sa page d'accueil. Autrement dit, Belattar a organisé une distribution de pierres gratuites autour de la fosse. Même plus besoin de se baisser pour les ramasser. Fallait y penser. Bien entendu, les supporters de Zemmour, tout aussi cons que ses détracteurs, n'ont pas pu s'empêcher de contre-attaquer, en mettant en ligne le site fermelabelattar.com. Ces buses n'ont même pas pensé à l'appeler yassassinebelattar.com. Intitulé dont je dépose illico le copyright, rien que pour les faire chier ! 

12.05.2009

Nouvelles du Kurdistan irakien

Ce matin, dans un bar où j'ai mes habitudes, j'ai bu mon café en compagnie d'un ami kurde. A bientôt 60 ans, il souffre de rhumatismes, qu'aucune médecine ne parvient à gommer. Son corps est usé. Cela, il le doit en partie aux années passées dans les montagnes du Kurdistan irakien à combattre, souvent dans le froid, la neige ou sous la pluie, les armées de Saddam Hussein.

Je lui ai demandé des nouvelles de son pays, qu'il ne quitte jamais des yeux et des oreilles grâce à la télé, à internet et au téléphone. Il m'a expliqué, avec inquiétude, que le père de l'un de ses gendres est atteint de typhoïde. Une vraie saloperie dans un pays où le système de santé est quasi inexistant. Autrement, c'est un peu le calme plat. Ah, si — en juin, le Kurdistan exportera pour la première fois son propre pétrole. Ca pourrait créer des tensions entre le gouvernement autonome d'Erbil et le gouvernement central de Bagdad à majorité chiite.

Et puis je lui ai demandé son sentiment sur Emmanuel Ludot, l'un des avocats de Fofana, qui prétend que Saddam Hussein n'a pas donné l'ordre de gazer les kurdes en 1988. «Alors, qui a donné cet ordre ?!» s'est exclamé mon ami en riant. Puis, sur le ton du mépris : «Cet avocat est un c… !»

Il m'a offert une cigarette de tabac kurde et nous avons fumé en terrasse. Le ciel hésitait entre le gris et le bleu.

 

09.05.2009

Le lobby corse plus puissant que le lobby sioniste. Et toc !

Au nom du principe de l'ennemi commun, des créatures aussi dissemblables que Dieudonné, Gouasmi ou Soral se sont liguées contre le lobby sioniste. Ce lobby, depuis que je suis en âge de comprendre le français, j'en ai toujours entendu parlé, y compris sous une autre appellation : le lobby juif. Il se composerait de chanteurs, d'acteurs, d'intellectuels, de journalistes ou encore de politiques, dont les objectifs seraient de deux ordres : dominer le pays et/ou la terre, et défendre, bec de vautour et ongles de sorcière, l'Etat d'Israël. Ce lobby serait puissant, doté de moyens financiers considérables et en outre animé d'une haine farouche pour tout ce qui n'est pas sioniste — ou juif. N'était le mythe, putain ça ferait peur !

Alors je vais tenter ici de rendre jaloux ce soi-disant lobby, mais avant tout de flanquer à Dieudonné, Gouasmi et Soral une pétoche dont ils n'ont même pas idée en leur prouvant par a plus b qu'un lobby au moins est beaucoup plus puissant, terrible et inquiétant que tout ce qu'ils peuvent entrevoir, même dans leurs pires cauchemars : le lobby corse.

En quelques siècles, ces insulaires, qu'on dit pourtant nonchalants et enclins à la chicane, ont assis une domination sans partage sur des secteurs aussi divers que la politique, le gangstérisme, la police, et, depuis quelques années, la musique. Ils ont influencé les arts (Sampieru Corsu inspirant Shakespeare pour le personnage d'Othello), écrit la constitution des Etats-Unis (Pasquale Paoli), remodelé le monde (Napoleone Buonaparte), inventé le trafic de drogue moderne (French Connection), ils ont géré et entretenu les colonies françaises, notamment l'Indochine, leur talent inné pour le chant les a propulsé en tête des hit-parades de la world-music (I Muvrini), ils ont dirigé — et coulé — Le Monde, quotidien du soir (Jean-Marie Colombani), ils ont occupé à peu près tous les postes de flics, de militaires et de ministres depuis au moins François 1er, et enfin, et surtout, ils font absolument ce que bon leur semble chez eux, dans leur île, quoi qu'en disent les autorités françaises. Trouvez-moi un seul lobby dont la puissance occulte soit comparable. Même les chinois (malheureux coolies en Indochine !) peuvent aller se rhabiller. J'aurais pu citer aussi Charles Pasqua, mais j'avoue que je ne savais pas où le placer dans cette longue liste, ni dans quel secteur d'activité, tant ce corse de souche a excellé en tout : politique, commerce, jeu, rhétorique, etc. Disons qu'il est hors catégories.

Alors, ça ne vous fout pas la pétoche, une telle influence sur les affaires et la destinée du Monde, messieurs Gouasmi, Dieudonné et Soral ? Et ne considérez-vous pas en plus comme hautement suspect le fait que jamais, dans la presse autant que dans les milieux dits bien informés, on ne parle de ce super lobby ? — sauf entre corses, mais là, croyez-moi, on rigole.

 

 

 

 

08.05.2009

La nuit et le brouillard de Fofana

Fofana, le X-Men de Bagneux, a pour avocats deux mutants : Isabelle Coutant-Peyre et Emmanuel Ludot. La première, amie et défenseur de Roger Garaudy, l'écrivain communiste converti à l'Islam et au négationnisme, a épousé Carlos, alias Ilich Ramírez Sánchez, un terroriste fameux (ah, toute ma jeunesse…), lui aussi converti à l'Islam. Ils vivent heureux ensemble, mais uniquement au parloir, vu que Carlos est en cabane depuis une quinzaine d'années. Outre qu'elle dirige en plus une revue intitulée A Contre Nuit (et brouillard, ndr), Isabelle Coutant-Peyre n'aime pas, mais alors pas du tout les sionistes, ainsi que leurs vassaux, c'est-à-dire tout le monde, à l'exception des musulmans, mais cela va sans dire, hommes et femmes libres comme l'air. Enfin pour l'air, sous la burqa, hein…

Quant au second, Emmanuel Ludot, il a défendu sans succès Saddam Hussein et prétendu dans un livre déjà oublié que le tyran irakien n'était en rien responsable du gazage des Kurdes. Faudra que j'en parle à mes amis kurdes, pour voir s'ils se marrent ou enragent. Faudra aussi que je leur demande qui a fait le coup, alors. En fait je connais déjà leur réponse : «Saddam Hussein !» Affreux ce qu'ils sont têtus. Il est vrai qu'ils sont kurdes.

Que Fofana ait deux avocats, je trouve ça très bien. Très bien pour les avocats. Deux avocats nourris au lieu d'un seul, c'est top. Et puis n'est-ce pas là, de la part du prévenu, un signe patent de générosité, et donc d'humanité ? Ca vaut largement une remise de peine d'un quart d'heure. Du reste, la bonté — n'ayons pas peur des mots — qui se dégage manifestement de la personnalité de Fofana n'a pas échappé à ses deux défenseurs, qui, dans un légitime accès de lyrisme, l'ont qualifié de bouc-émissaire. C'est bien le moins. Encore une victime du grand complot sioniste*.

Ca fait à présent une poignée de minutes que je tapote sur mon clavier, et je ne sais toujours pas qu'elle direction, ni même quel sens donner à ce papier. Je pensais que Fofana, ce salopard de première bourre, me soufflerait la suite, et pourquoi pas la fin, mais je me rends compte qu'il n'a rien à me dire, ni à moi, ni à personne. Le néant n'inspire pas, il aspire. Alors je me retire avant de glisser dans son trou.

*Là, j'exagère. Ils l'ont en fait présenté comme le « bouc émissaire des problèmes de racisme que rencontre la société française.» Laquelle société devient à son tour un bouc-émissaire dans la logique de ces deux avocats. C'est une autre histoire.

07.05.2009

Mort avec la France

Au début des années quatre-vingt, Paris n'était déjà plus vraiment une fête. On passait le balai au milieu des tables et les zincs se paraient d'ennui. François, le joueur de flûte, était entré dans la crypte du Panthéon, entraînant avec lui les derniers fêtards convaincus de descendre dans une bouche de métro. On ne les revit jamais.

Au vrai, les carottes bio étaient cuites à point, prêtes à la consommation, comme l'était la soupe de la nouvelle morale, un genre de touche-pas-mon-pote-mais-l'oseille. Cette soupe-là, le prolo vautré devant Canal Plus la buvait désormais à la paille dans des verres de Coca, cependant que Mèmère, en string sur le waterbed de la chambre, exigeait de son soudeur de mari qu'il parlât plus souvent d'amour, et qu'il lui fît connaître enfin ce fameux orgasme, ininterrompu et parfait, promis par la Gauche depuis l'aube des temps modernes. Paris sombrait dans l'extase, et moi qui venait de ma province, je courais sur la passerelle comme un dément, pour ne rien manquer du naufrage, pour en être et renaître.

Ah, quel mirifique spectacle c'était sur le pont ! Des bambocheurs d'un mauvais genre nouveau, tous artistes honoraires et amateurs appointés, secouaient leurs petits culs en musique comme des maracas bien potelés. Pendant ce temps les membres du gouvernement battaient la mesure légale et filaient la réforme révolutionnaire. Il pleuvait aussi sur cette transe collective des confetti en forme de petites mains jaunes, que chacun s'accrochait au revers du boléro, revenu en grâce sur les épaules et en boucle dans les oreilles à ce moment-là, allez savoir pourquoi ?

Qu'on les glorifia et les courtisa, les marchands de bonheur, qui dispensaient sans compter les merveilles du progressisme au frais du contribuable et de quelque princesse arabe ! Sauf que ces marchands vendaient en réalité du sable, et qu'ils attendaient tranquillement que nous dormissions pour cravatter nos derniers vestiges d'humanité.

Quelle note discordante me réveilla, me rejetant du même coup sur le quai, là où les rêves ont encore un prix ? Vingt-cinq ans après je ne le sais toujours pas. Il n'empêche qu'un jour, sans demander mon reste, je ramassai mon baluchon et rentrai chez moi, à Champ-les-Ploucs, où je ne désirais rien tant que me livrer à mes occupations raisonnablement antisociales.

Las, à peine arrivé, je déchantai. La gigue officielle avait pareillement gagné les pattes des indigènes. C'est ainsi que je les surpris se trémoussant sous l'œil alangui et approbateur de l'envoûteur Lang ; et plus ils se trémoussaient, plus leurs idées faisaient des bulles, au point que leurs crânes, pourtant solides, éclataient sous l'effet du gaz délétère. Une à une, toutes les digues mentales sautaient. Ca débordait de toutes parts, en logorrhée autruiste, et déjà fière de l'être. Je dus me rendre à l'évidence : le pays — le pays des paysans et des ouvriers, celui des instituteurs et des petites gonzesses, celles qui reviennent au printemps sur le dos des hirondelles, ce pays-là sombrait d'un même mouvement que le vaisseau amiral dans la fosse du nouveau monde. Paris, province et deux mille ans d'histoire par vingt-mille lieues sous les mers !

Je n'eus pas le courage de fuir. Pour aller où, d'ailleurs ? De dépit j'empoignai la plus grande bouteille que je trouvai, et commençai de la siffler. J'y travaille encore.

Ma génération est la première, et bien entendu la dernière, qui, faute de mourir pour la France — je m'en passe fort bien —, sera morte avec elle.

Allez en paix. 

06.05.2009

Et Zeus encula l'Europe

L'idée d'une OPA du Modem sur le PS fait peu à peu son chemin, y compris dans les têtes creuses des socialistes. Et finalement le dernier obstacle qui s'oppose à ce mariage de la murène et du renard n'est rien d'autre que l'ambition élyséenne de Ségolène la Dingue, qui veut la place et n'en démordra pas. Mais étant donné qu'elle n'arrête pas d'exploser en plein vol, elle finira par disparaître des écrans radar, dans un dernier micro flash. Tôt ou tard.

Réalisée, cette OPA offrirait au Centre-Gauche-Chrétien (CGC !) une cannonière suffisamment armée pour couler la frégate Sarkozy. Cette cannonière s'appellerait le ModemS, Mouvement Démocrate Socialiste. Son programme, mièvre, flasque et désespérément pur, agirait sur les français comme une surdose de morphine sur un cyrotique en phase terminale. Adieu, Berthe… L'alliance des socialistes et des chrétiens a toujours créé les conditions du pire. On a vu de quoi la révolution de 48 a accouché : Napoléon le petit. (D'aucuns diront que nous l'avons déjà, l'empereur riquiqui, en la minuscule personne de Nicolas Sarkozy. Certes. Considérons alors que l'histoire, quand elle ressert les mêmes plats, le fait dans l'ordre inverse).

Avez-vous jeté un œil aux blogs du Modem, qui se glissent un peu partout sur la Toile — cirée comme pets de nonne ? Ne les lisez pas, c'est emmerdant et inutile. Et pour tout dire, gênant pour leurs auteurs. Non, regardez. Tous arborent une bannière orange. Le Modem est orange, façon livebox. Toucherait-y des thunes de l'opérateur français ? Le subliminal, c'est pas que pour les chiens, vous savez. Faudra quand même se pencher sur les comptes de campagne de Bayrou (de la fortune), si cestuy-là était propulsé à la tête de l'Hôpital Général de France. On sait jamais.

Mais j'allais oublier les européennes. Avant la grande parade présidentielle — il y a les européennes ! Le machin dont tout le monde se tamponne le berlingot, à l'exception notable des butors qui ont leur place, ou visent une place au Parlement de Strasbourg, avenue du Président Robert Schuman, téléphone 03 88 17 40 01. Ceux-là, animés seulement par la volonté de propager le bien autour d'eux comme un virus fatal, nous chantent les louanges de Sainte-Europe à pleins poumons, quotidiennement et en choeur. «Ô Europe, prise sauvagement par Zeus membré comme un taureau et offerte par lui après bon usage au roi de Crête…, offre-nous ta manne…»

Vivement le mois de juillet. Que j'aille en Crête me faire retaper la rondelle !

05.05.2009

L'oreille de Van Gogh n'est plus à vendre

Un bon artiste est un artiste souffreteux, ou alcoolique, ou amputé des yeux ; de la cervelle, c'est encore mieux. Car en bonne santé, il n'a aucune chance. S'il vient aux oreilles de la critique que sa fréquence cardiaque est irréprochable et son taux de cholestérol égal à zéro, elle lui taille sur mesure et sans délai un costard de minus, de peintre du dimanche, de sculpteur mou. Les écrivains n'échappent évidemment pas à la règle, elle a d'ailleurs été inventée pour eux. Et si cet artiste s'entête malgré tout à peindre ou à buriner, on lui interdit l'accès des galeries, on lui coupe les cimaises. Bref, on le tue. La seule chose qui puisse valoir à un artiste pétant le feu la reconnaissance de la critique et l'imprimatur des marchands d'art, c'est une vie sexuelle mouvementée, un caractère de chien enragé ou un casier judiciaire de très petite vertu. Réunies, ces trois conditions peuvent même lui valoir d'exposer au Guggenheim. Les autres sont sommés de se reconvertir dans le bâtiment ou la papeterie. Un artiste sans misère n'est que ruine de l'art.

Van Gogh, ce suicidé de la société, qui peignait les tournesols comme ma grand-mère ses cheveux, prit bien soin, avant d'en finir avec la vie, de se trancher une oreille, laquelle — prévoyant ! — il plaça sur un compte d'épargne artistique à fort taux de rentabilité. Bien sûr, il n'eut pas le temps de jouir des revenus de son placement, mais d'autres s'en chargèrent pour lui.

Or, deux universitaires allemands, échappés de quelque obscure pinacothèque, ont décidé d'avoir la peau de ce fameux placement, symbole sanguinolent de la rentable dinguerie de Vincent. Selon eux, ce n'est pas lui, mais son co-locataire Gauguin, preste manieur de rapière, qui aurait fait sauter, à la suite d'une dispute un peu plus violente qu'ordinairement, le morceau de chair d'un coup de lame d'Artagnanesque. Cette révélation, à condition d'être confirmée, entraînerait la chute du cour du Van Gogh et la faillite de trois ou quatre collectionneurs d'art. Et Van Gogh irait s'asseoir sur le banc des cancres où il serait décanonisé.

Dans le même registre, mais suivant une trajectoire contraire : Clint Eastwood. Sa canonisation est en cours. Artiste fringant par excellence, même son médecin lui demande des conseils de santé, il faut absolument lui salir le portrait le plus possible avant qu'il ne passe l'arme à gauche — dans son cas ça serait plutôt à droite — , sans quoi il ne pourra pas rejoindre Ford, Peckinpah et Leone au Walhalla cinématographique. C'est un biographe américain qui a été chargé du travail*. Tâche dont il s'est honorablement acquitté, puisque dans son livre le Bon a cédé la place à une Brute épaisse doublée d'un Truand de grande envergure. Pour renvoyer Eastwood sur le banc des cancres, on attendra un siècle.

* Patrick McGilligan, «Clint Eastwood, une légende», Nouveau Monde éditions.  

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