29.01.2010
Généreux adopteurs
Un reportage à la télé tourné quelques jours après le tremblement de terre en Haïti. Une femme, pauvre comme Job, plus malheureuse que les pierres qui jonchent le sol autour d'elle, cherche son enfant comme un noyé cherche à respirer. Miracle, elle le retrouve dans un dispensaire. Vivant. Il est vivant.
Le journaliste explique alors que cet enfant, qui a été adopté (la procédure d'adoption a débuté bien avant le tremblement de terre), va pouvoir rejoindre sa nouvelle famille. Des Français bien de chez nous, riches comme des pâtes aux œufs frais et gras comme des veaux. Des Français généreux.
Cet enfant, que sa mère vient de retrouver, va donc la quitter. Pour des cieux plus cléments et un sol moins capricieux. Pour une éducation civilisante et un livret A bien garni.
Que va-t-il advenir de sa mère ? A-t-elle touché de l'argent ? recevra-t-elle une aide ? On n'en sait rien. Un plan de coupe la propulse dans l'oubli. Ensuite de quoi, le reportage nous sert le traditionnel pensum sur l'adoption : parcours administratif du combattant, familles adoptantes pugnaces, etc. Et enfin la délivrance, l'enfant annoncé, un vrai petit Jésus. Un enfant sauvé des eaux du malheur.
Ces Français, présentés comme l'incarnation du désintéressement, ne pouvaient-ils verser de l'argent à cette femme pour l'aider à élever son enfant en Haïti, sa terre natale, et par ricochet l'aider elle aussi ? Et comment appelle-t-on le fait de déraciner un enfant en vue de l'adopter, alors même qu'il a une mère ? Générosité ou égoïsme aveugle ?
Est-il indécent de poser ce genre de questions ?
Vu la publicité dont jouit l'adoption aujourd'hui, je crois que oui.
17:20 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : haïti, générosité, égoïsme, reportage, dispensaire
20.01.2010
L'oeil de Paris
«Les "Français des champs", onze millions d'invisibles» est le titre d'un article mis en ligne sur Marianne2 par Gérald Andrieu. Cet article s'appuie sur un rapport de l'Inspection Générale des Affaires Sociales et un bouquin très originalement intitulé : «Recherche le peuple désespérément» (publié aux bien nommées éditions Bourin).
Je résume. La France rurale et péri-urbaine est plus pauvre que celle des villes. Mais vu qu'elle est «taiseuse» et a tendance «à se faire oublier», et qu'en plus elle supporte «sans se manifester de très mauvaises conditions de vie», le «travail social» et les aides subséquentes ont du mal à la pénétrer (je n'ai pas dit enculer). Ces autochtones et autres de-souche de la cambrousse sont maintenant rejoints par des gens-des-villes en «errance». Lesquels (bande d'andouilles !) contractent la même maladie, celle du silence et de l'invisibilité. Conclusion de Gérald Andrieu, en une phrase lapidaire et boîteuse : «(...) les invisibles se font si petits que personne ne finira bientôt plus par les voir…» Est-ce un regret de sa part ? Je ne me prononcerai pas.
Ma conclusion, sans être moins lapidaire, aura au moins le mérite de la clarté. Onze millions de Français échappent en partie à la bienveillance de l'Etat, c'est-à-dire, en réalité, à son contrôle et à sa surveillance. Soyez rassurez, ça ne durera pas.
10:31 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marianne2, éditions bourin, rural, péri-urbain, igas
19.01.2010
Citoyen, moi sauvage
«Le citoyen n'est pas dépourvu de subtilité», écrivait Rémy de Gourmont. «Ayant flairé, il distingue hardiment entre un opportuniste et un radical. Son ingéniosité va jusqu’à la méfiance : le mot Liberté le fait aboyer, tel un chien perdu. A l’idée qu’on va le laisser seul dans les ténèbres de sa volonté, il pleure, il appelle sa mère, la République, son père, l’État ; il supplie les lois d’apporter des flambeaux, des cordes, et qu’on le retire de la caverne où il gît parmi les insectes nocturnes.»
Ecrites en 1897, ces lignes seraient aujourd'hui implaccablement refusées par n'importe quel cerbère de rédaction; moins pour l'anarchisme qu'elles contiennent, d'ailleurs, que pour le mépris amusé qu'elles manifestent. C'est que le citoyen, surtout depuis ces trente dernières années, est devenu une sorte d'être sacré, auréolé de tous les attributs de la divinité. Et moquer cet animal domestique entièrement voué à la collectivité, le caricaturer, sans parler de le ridiculiser, vaut à celui qui l'ose d'être frappé d'indignité social.
Eh bien soit, et précédons l'appel.
Quand on me demande, généralement sur le ton du reproche, pourquoi je ne vote pas, je réponds, d'un air énigmatique : «Parce que j'en suis indigne…» L'effet est immédiat. Se trouvant dans l'impossibilité de déterminer si je suis dingue ou simplement déchu de mes droits civiques, l'importun bat aussitôt en retraite. Vers les petits fours et le jus d'orange.
16:07 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : rémy de gourmont, citoyen, droits civiques
18.01.2010
La chasse aux racistes
Depuis que nous tournoyons mollement dans les égouts de l'Histoire avec d'autres prestigieux étrons (Rosbeefs, Casques-à-pointe, Macaroni, Espingos, etc.), nous avons tout loisir de contempler les spectacles médiatiques et politiques que nous offrent chaque jour les plus éminents cerveaux de la caste dite du Haut, celle qui pense et dépense. Et Dieu que ces spectacles sont beaux, et sensibles, et intelligents !… On dirait du Mozart repeint par Vinci. Ou le contraire.
Moi, ce que je préfère par dessus tout, c'est le feuilleton «La Chasse aux Racistes». J'en rate pas un épisode. Avez-vous vu le dernier, avec Gaudin dans le premier rôle ? Formidable ! «A poil Gaudin !», criaient les hallebardiers au fond de la scène. «A mort le Marseillais !», répondait le chœur des lavandières. Sans me vanter, les larmes me sont montées aux yeux. Et puis Gaudin, c'est un roc, c'est Goliath. Alors pensez donc, tous ces David montant à l'assaut d'une pareille citadelle, ça avait quelque chose de biblique (ou de coranique, je ne veux d'histoires avec personne…).
J'aime tellement ce feuilleton que j'ai envoyé mon CV à la production. Juste pour un rôle de figurant. Même un rôle de lavandière me conviendrait. Après tout, j'ai de beaux bras blancs et une figure plutôt avenante. Et laver le linge sur la pierre en braillant «à mort !» ou «salaud !», je crois que je saurais le faire. En plus, j'ai du coffre. J'attends encore la réponse de la production, mais j'ai bon espoir.
Avec ma femme, nous avons inventé un petit jeu. Un truc à jouer en famille ou entre amis. Le principe en est simple : trouver le nom de celui — intellectuel ou politique — qui tiendra le rôle de l'abominable raciste dans le prochain épisode. Jusqu'à présent, personne n'a encore gagné. Il est vrai que la production garde jalousement le secret de ses castingues. Rien ne filtre jusqu'au jour J. Sans parler que ses choix sont parfois étonnants, inattendus, voire à contre-emploi. Valls, on l'attendait pas, çui-là. Et pourtant…
L'autre jour, peu de temps avant que Gaudin ne décroche le rôle, j'ai tenté un banco. Un super banco. J'ai parié sur Marie-Georges Buffet. D'accord, j'avais peu de chance de gagner. Elle parle comme un limonaire dans lequel on introduirait toujours la même carte perforée. Il est donc peu plausible qu'elle dise d'autres conneries que celles qu'elle dit habituellement. Mais avouez que ça aurait de la gueule : Marie-Georges en raciste, honnie par la foule et jetée dans la fosse. Un épisode qui péterait le thermomètre de l'audimat, assurément.
Au fait… J'ai lu dans les pages de Télé Prout que Tariq Ramadan serait pressenti pour tenir le rôle dans le prochain épisode. N'importe quoi ! Il a signé un contrat de hallebardier à vie.`
14:51 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jean-claude gaudin, tariq ramadan, marie-georges buffet, emmanuel valls, audimat
15.01.2010
La Terre-Marâtre
Je suis comme sur un quai de gare, debout, à quelques centimètres de la voie, je somnole depuis des siècles, et soudain, sortant de la nuit en trombe, un TGV passe à 300 km/h. Ça dure deux à trois secondes, peut-être quatre, et ça réveille pour l'éternité.
Le tremblement de terre que j'ai vécu en 95 à Annecy ressemblait à ça. Il faut bien comprendre que l'onde ne traverse pas seulement le sol. Elle coupe le corps en deux dans le sens de la longueur. Et cette sensation persiste longtemps. Comment dire… ? Pendant plusieurs jours, je fus dans un état non pas second, mais double. J'avais une pêche incroyable, et en même temps je traînais une sorte de malaise comme un sac contenant quelque chose de mort.
Bien entendu, cette expérience géologique se transforme en expérience intérieure surmontable parce que l'onde n'a tué personne autour de vous et que vous êtes encore entier. Pourtant, des dégâts il y en eut, cette nuit du 14 juillet 95, et de très importants, pour causer comme le journal du lendemain. Plus tard, ils furent chiffrés à 300 ou 400 millions de francs de l'époque. Des cheminées étaient tombées sur des voitures, des gravats jonchaient les rues, des canalisations avaient pété, des immeubles étaient fendus, certains rendus inhabitables. Après la secousse, en pleine nuit, des centaines de personnes avaient convergé vers l'esplanade du Pâquier, au bord du lac, avec leurs valises, et avaient campé là, loin des toits et des édifices. Au petit matin, les pompiers, les flics et les agents de ville avaient fait la tournée des habitations pour faire le point. Ma grand-mère ne voulait pas ouvrir aux pompiers qui frappaient à sa porte. Ne s'étant rendue compte de rien pendant son sommeil, elle ne croyait évidemment pas un traitre mot de ce qu'ils lui racontaient — que la terre avait tremblé et que l'immeuble dans lequel elle vivait avait subit des dommages, etc. Elle ne consentit à ouvrir que lorsque qu'elle entendit ma voix.
J'ai vécu trois tremblements de terre à Annecy. Celui-ci fut de loin le plus puissant : 5,2 sur l'échelle de Machin. Entre 5 et 6, un séisme est qualifié de "modéré", pouvant "causer des dommages majeurs à des édifices mal conçus dans des zones restreintes." Parce qu'il ne fut pas dévastateur, il me permit de goûter un peu de la puissance de la Nature. L'équivalent d'une grosse cuillérée à soupe, disons. Un genre de "frisson du sacré" à dose homéopathique.
A Haïti, c'est toute la marmite qu'ils viennent d'avaler. C'était "comme si une puissance souterraine avait décidé de nous rayer de la carte", a déclaré ce matin dans Libé un français vivant là-bas. Phrase aux résonances magiques : monde souterrain peuplé de titans, habité par le Grand Serpent, l'Abîme qui s'ouvre, sa gueule qui se referme. Tout le contraire d'un frisson. Cet homme évoque par l'image une force aveugle, exterminatrice, jaillissant de la Terre comme un fauve invisible et affamé. La Terre qui n'est pas notre Mère, mais une marâtre.
13:10 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : haïti, annecy, séisme, 1995, tgv, sacré
13.01.2010
Ne pas confondre Périgord Noir et BlackBerry
Depuis pas mal de temps, à la télé comme à la radio, les pronoms relatifs "laquelle" et "lesquel(le)s" sont remplacés dans la bouche des beaux parleurs (politiciens, vedettes, sociologues ou garagistes) par un singulier et masculin "lequel". "La tarte au chocolat pour lequel j'ai utilisé beaucoup de margarine"… "Les prés verts dans lequel j'ai rencontré des vaches bleues"… Est-ce un genre que ces élites se donnent ? S'agit-il d'une sorte de tic contracté dans des circonstances scolairement évidentes et audiovisuellement obscures ? Assistons-nous à la naissance de l'oralité du SMS, ou quelque chose d'approchant ? Je n'ai pas de réponse.
Je n'ai pas non plus de réponse à ce que j'ai vu aujourd'hui sur le site du quotidien Le Monde. Soit un clip de 60 secondes divisé en trois parties : 1) les rues dévastées d'une ville en Haïti après le tremblement de terre survenu il y a quelques heures à peine; 2) un journaliste affolé essaie péniblement de commenter le désastre; 3) sur une bande son burlesque un enfant bien blanc et bien rigolard agite la tête. Le tout titré : "Alarmant, poignant, captivant". Après ce clip ma mâchoire s'est décrochée. Elle n'a toujours pas repris sa place. L'apéro est compromis.
16:24 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
08.01.2010
Les trompettes de la mort
Je n'entends plus parler du Dalaï Lama. Inquiètant. Est-il malade ? Les chinois l'ont-ils mangé ? A-t-il quitté l'orbite terrestre au cours d'une lévitation mal contrôlée ? C'est fou la vitesse à laquelle les grands de ce monde disparaissent des écrans de la gloire, simplement parce qu'on a les yeux braqués sur autre chose, le derrière de la voisine, les eaux du Pacifique qui montent au loin et viennent déjà lécher le parvis de Notre-Dame. Comme nous, nous les sans-grade, les oubliés-avant-de-naître, ils sont au fond bien peu de chose. Voyez Séguin. Plus personne ne se souvenait de son nom. Ni de sa silhouette, pourtant massive. Il a fallu que la mort l'emporte pour qu'on reparle de lui, à la télé, dans les foyers, au troquet. La mort a du bon. C'est toujours elle qui souffle en dernier dans les trompettes de la renommée.
21:23 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : dalaï lama, philippe séguin, gloire, pacifique










