14.04.2009
Le capitaine Cochet et le crash démographique
Gombrowicz a pris place dans un train, sardine dans une boîte, le nez plaqué contre un autre nez. A chaque arrêt, le nombre de passagers augmente, rendant la promiscuité plus pénible. Pour passer le temps, ces passagers discutent. De la situation politique, de l'impérialisme, de Cuba. Comme l'écrit Gombrowicz, il s'agit-là de conversations apprises «par coeur», et d'où jaillissent par moment «des idées sublimes», « — mais ne serait-ce pas sous la pression des fesses agglutinées.»
Alors, agacé, Gombrowicz s'exclame : «Comment se fait-il qu'ils ne soient pas capables de se rendre compte du fait essentiel — à savoir que, tandis qu'ils discutent, le nombre de gens ne cesse d'augmenter ? Quel démon animé d'une malveillance absolument gratuite les empêche de se rendre compte du nombre ? Dites, à quoi bon les systèmes les plus justes et la répartition des biens la plus équitable si entre-temps la voisine se multiplie par douze, si le crétin du rez-de-chaussée fait six gosses à sa gonzesse et si, au premier étage, on passe de deux à huit locataires ? Sans parler des Noirs, des Asiatiques, des Malais, des Arabes, des Turcs et des Chinois. Des Hindous. Que sont tous vos discours sinon les sornettes d'un idiot qui ignore la dynamique de ses propres organes génitaux ? Que sont-ils sinon le caquetage d'une poule assise sur la plus terrible des bombes — ses œufs ?»
Gombrowicz a écrit ses lignes en 1962 dans son journal. En ce temps-là, l'explosion démographique faisait autant flipper que la bombe atomique. Les projections tablaient sur quinze, voire vingt milliards d'individus au vingt-et-unième siècle. Le mot termitière revenait souvent. Et, de fait, la courbe de la natalité grimpait les degrés quatre à quatre, tandis que celle de la mortalité amorçait une descente significative.
Aujourd'hui, le mot termitière est toujours en usage. L'angoisse de la surpopulation existe encore. Mais les projections ont été revues à la baisse. Elles tablent sur neuf milliards d'êtres humains aux alentours de 2050, avec des taux de répartitions très inégaux. Peu de monde au nord, mais un véritable embouteillage au sud, en Afrique en particulier. Passé 2050, la population globale pourrait entrer dans une phase de stagnation. Certains démographes envisagent même une régression spectaculaire, propre à mettre la survie de l'humanité en danger.
Comme les climatologues, les démographes se plantent souvent. S'ils parviennent à repérer et à quantifier des tendances, ils finissent toujours par se heurter à un mur au-delà duquel leurs chiffres ne sont plus valables. Tous n'ont pas l'honnêteté de le reconnaître.
Les politiques jouent à merveille de ce flou démographique. A titre d'exemple, le député Yves Cochet, vert jusqu'au cerveau, vient de prendre le prétexte d'une éventuelle surpopulation pour nettoyer la planète de toute pollution, comprenez l'Homme. Son raisonnement est simple : puisque le «coût écologique» d'un enfant est «comparable à 620 trajets Paris-New York» (en avion ou en pédalo ?), il a émis l'idée que les allocs devraient diminuer drastiquement à partir du troisième enfant. Eugénisme imparable. La France repasserait illico sous la barre des deux enfants par famille. Et à supposer que ce genre de politique se répande un peu partout, le crash démographique serait quasi assuré.
Mais ne l'est-il pas déjà ? Oublions un peu les statistiques démographiques et penchons-nous sur les récentes découvertes scientifiques. La stérilité est battue en brêche, le clônage humain est envisagé, les cellules souches promettent à tous les hommes des jours heureux, longs, voire interminables, et l'utérus artificiel est dans les cartons. Au train où vont ces découvertes, nous n'aurons bientôt plus besoin ni d'homme ni de femme pour fabriquer un embryon, et en faire un petit d'homme. Et comme il vivra longtemps, très longtemps, nous réfléchirons à deux fois avant de le programmer. En somme, la démographie disparaîtra, du moins telle que nous la connaissons aujourd'hui. Le capitaine Cochet — enfin ! — aura pris sa revanche sur Peter Pan.
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