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29.01.2010

Généreux adopteurs

Un reportage à la télé tourné quelques jours après le tremblement de terre en Haïti. Une femme, pauvre comme Job, plus malheureuse que les pierres qui jonchent le sol autour d'elle, cherche son enfant comme un noyé cherche à respirer. Miracle, elle le retrouve dans un dispensaire. Vivant. Il est vivant.

Le journaliste explique alors que cet enfant, qui a été adopté (la procédure d'adoption a débuté bien avant le tremblement de terre), va pouvoir rejoindre sa nouvelle famille. Des Français bien de chez nous, riches comme des pâtes aux œufs frais et gras comme des veaux. Des Français généreux.

Cet enfant, que sa mère vient de retrouver, va donc la quitter. Pour des cieux plus cléments et un sol moins capricieux. Pour une éducation civilisante et un livret A bien garni.

Que va-t-il advenir de sa mère ? A-t-elle touché de l'argent ? recevra-t-elle une aide ? On n'en sait rien. Un plan de coupe la propulse dans l'oubli. Ensuite de quoi, le reportage nous sert le traditionnel pensum sur l'adoption : parcours administratif du combattant, familles adoptantes pugnaces, etc. Et enfin la délivrance, l'enfant annoncé, un vrai petit Jésus. Un enfant sauvé des eaux du malheur.

Ces Français, présentés comme l'incarnation du désintéressement, ne pouvaient-ils verser de l'argent à cette femme pour l'aider à élever son enfant en Haïti, sa terre natale, et par ricochet l'aider elle aussi ? Et comment appelle-t-on le fait de déraciner un enfant en vue de l'adopter, alors même qu'il a une mère ? Générosité ou égoïsme aveugle ?

Est-il indécent de poser ce genre de questions ?

Vu la publicité dont jouit l'adoption aujourd'hui, je crois que oui.

15.01.2010

La Terre-Marâtre

Je suis comme sur un quai de gare, debout, à quelques centimètres de la voie, je somnole depuis des siècles, et soudain, sortant de la nuit en trombe, un TGV passe à 300 km/h. Ça dure deux à trois secondes, peut-être quatre, et ça réveille pour l'éternité.

Le tremblement de terre que j'ai vécu en 95 à Annecy ressemblait à ça. Il faut bien comprendre que l'onde ne traverse pas seulement le sol. Elle coupe le corps en deux dans le sens de la longueur. Et cette sensation persiste longtemps. Comment dire… ? Pendant plusieurs jours, je fus dans un état non pas second, mais double. J'avais une pêche incroyable, et en même temps je traînais une sorte de malaise comme un sac contenant quelque chose de mort.

Bien entendu, cette expérience géologique se transforme en expérience intérieure surmontable parce que l'onde n'a tué personne autour de vous et que vous êtes encore entier. Pourtant, des dégâts il y en eut, cette nuit du 14 juillet 95, et de très importants, pour causer comme le journal du lendemain. Plus tard, ils furent chiffrés à 300 ou 400 millions de francs de l'époque. Des cheminées étaient tombées sur des voitures, des gravats jonchaient les rues, des canalisations avaient pété, des immeubles étaient fendus, certains rendus inhabitables. Après la secousse, en pleine nuit, des centaines de personnes avaient convergé vers l'esplanade du Pâquier, au bord du lac, avec leurs valises, et avaient campé là, loin des toits et des édifices. Au petit matin, les pompiers, les flics et les agents de ville avaient fait la tournée des habitations pour faire le point. Ma grand-mère ne voulait pas ouvrir aux pompiers qui frappaient à sa porte. Ne s'étant rendue compte de rien pendant son sommeil, elle ne croyait évidemment pas un traitre mot de ce qu'ils lui racontaient — que la terre avait tremblé et que l'immeuble dans lequel elle vivait avait subit des dommages, etc. Elle ne consentit à ouvrir que lorsque qu'elle entendit ma voix.

J'ai vécu trois tremblements de terre à Annecy. Celui-ci fut de loin le plus puissant : 5,2 sur l'échelle de Machin. Entre 5 et 6, un séisme est qualifié de "modéré", pouvant "causer des dommages majeurs à des édifices mal conçus dans des zones restreintes." Parce qu'il ne fut pas dévastateur, il me permit de goûter un peu de la puissance de la Nature. L'équivalent d'une grosse cuillérée à soupe, disons. Un genre de "frisson du sacré" à dose homéopathique.

A Haïti, c'est toute la marmite qu'ils viennent d'avaler. C'était "comme si une puissance souterraine avait décidé de nous rayer de la carte", a déclaré ce matin dans Libé un français vivant là-bas. Phrase aux résonances magiques : monde souterrain peuplé de titans, habité par le Grand Serpent, l'Abîme qui s'ouvre, sa gueule qui se referme. Tout le contraire d'un frisson. Cet homme évoque par l'image une force aveugle, exterminatrice, jaillissant de la Terre comme un fauve invisible et affamé. La Terre qui n'est pas notre Mère, mais une marâtre.

 
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