27.09.2009
Haine, j'écris ton nom
Promenade à vélo ce matin avec mon fils aîné dans un quartier que nous aimons beaucoup. C'est un dédale de ruelles et de ruisseaux bordés de vieilles demeures et de maisons plus récentes. Les unes sont humbles et petites, les autres cossues et plantées au milieu de parcs très arborés. Et partout il règne comme un savant désordre végétal, des massifs de buis qui n'ont pas été peignés depuis longtemps, des roseaux trempant leurs pieds dans les eaux vives, des troënes, des sorbiers, des sureaux, et courant le long des murs, de la vigne et des glycines. Nous avons roulé au hasard pendant plus d'une heure, passant et repassant, dans un sens ou dans l'autre, devant telle maison ou tel portail en gros fer forgé. Avec le soleil qui brillait sans nous cuire, ce fut un moment délicieux.
Pourtant, cette douceur provinciale et ce calme ennui du dimanche matin ont eu aujourd'hui un goût amer. Pour la première fois, j'ai remarqué le détail qui cloche. Et en fait de détail, il s'agit plutôt d'un gros tarbouif grumeleux et violacé au milieu d'un beau visage : les tags. Pas un mur qui ne soit couvert de «sale pute», écrit le plus souvent avec deux «l»; de «suce mes couilles», avec un «s» à «suceS», et accompagné du dessin d'une bite maousse. Beaucoup de «nique la France» et de «j'encul les céfran» (sic). Des tags ad nauseam, peints à la bombe, blancs, rouges, noirs, verts. Les métastases graphiques d'un cancer social incurable. Et qu'on ne vienne pas me faire chier ici avec le malaise des banlieues, le chômage, les familles défavorisées et l'intégration à la française qui ne marche plus. Il existe, jusque dans les coins les plus reculés du pays, des bandes de parfaits imbéciles — pas si jeunes que ça, contrairement à ce que pensent les adeptes du tout-excusable —, dont la vie est un chemin de destruction, jalonné de rires gras, de minables petits trafics et de rixes. Ces bandes de parfaits imbéciles, dont les rangs grossissent de jour en jour, écrivent en toute lettre leur haine des femmes et du beau, des autres et de la vie. Haine/J'écris ton nom/Sur les murs de mon quartier/Sur ta bagnole et sur tes arbres/Sur le bitume et dans la boue/J'écris ton nom. Nous devons les croire. Ils ne rigolent pas.
Hier soir, nous étions invités à souper chez un ami. Réunis autour de la table (et de pas mal de bouteilles), une avocate, un chef d'entreprise, un flic, une animatrice en centre de loisirs, un journaleux. Qui tous mettent les mains chaque jour dans le cambouis de la société. Et que voient-ils ? Qu'il y a de plus en plus de cambouis, lequel est en train de poisser les âmes et de les noircir. Ainsi, des trafiquants âgés de vingt ans, roulant en Porsche Cayenne ou en BM, bénéficient de l'aide juridictionnelle. Les flics sont instamment priés par leur hiérarchie de fermer les yeux et les oreilles sur ce qu'ils voient et entendent, sous peine de mutation; faut pas réveiller le loup qui dort, qu'il soit un gros ou un petit poisson, si j'ose dire. La paix sociale s'achète à ce prix-là. Les PME et leurs employés financent le train de vie somptuaire de quelques puissants… mous de la queue, si j'ose encore dire. Des enfants de dix ans savent à peine orthographier leur nom et parlent une langue presque indéchiffrable. Dans les rédactions la bien-pensance a fait le nid de la lâcheté et du mensonge, qui plus est mal écrit. Hormis tout cela, et si l'on veut bien faire abstraction un moment de la crise économique et morale, la France est un pays où les Lumières n'ont jamais tant brillé. Voyez comment à l'UMP et au PS, par exemple, ils savent se tenir correctement, comme des gens très dignes, très civilisés. A table.
Dieu merci nous n'avons pas parlé de ça toute la soirée. Un coup à gâter le vin et à laisser le whisky se réchauffer au-delà du raisonnable !
Ce matin, en flânant sur internet, j'ai trouvé un autre motif de déprime et de colère. Je m'en serais bien passé, mais sans doute que je l'ai mérité. Et avec la gueule de bois que je me coltinais, inutile de préciser que ça a fumé. C'est une interview de Michel Rocard, qui m'a foutu en pétard. Vous savez, ce type dont on dit toujours qu'il serait remarquablement intelligent s'il n'était pas si bête. Je le cite : «(…) il faut faire l’analyse des difficultés qu’a eues la France à reconnaître le régime de Vichy. De Gaulle a eu l’air de dire que Vichy, c’était des martiens, qu’ils n’étaient pas Français mais venaient d’ailleurs. Et toute la France s’est abritée derrière ce déni. Longtemps cela nous a arrangé. Il a fallu attendre jusqu’au président Chirac – même Mitterrand n’avait pas osé – pour pouvoir se réconcilier avec une vérité historique.» Voilà exactement le genre de légende que je ne supporte plus de lire. Mais c'est lui, le martien ! De quelle contrée fumeuse débarque cet engourdi du bulbe ? Jusqu'à Chirac, c'est à dire jusque dans les années 90, les français auraient vécu dans le déni de Vichy ! Et pourquoi pas dans les carrottes ?! D'abord, ce bonhomme a complètement oublié le foin qui a suivi la publication du bouquin de Paxton en 74 et la sortie de Lacombe Lucien (même année), le film de Louis Malle. Mais passons. Ensuite, les français, à votre avis, de quoi parlaient-ils à table dans les années soixante ? Le grand-père avait fait 14-18, et parfois 39-40, et le père, l'Indochine ou l'Algérie. Alors, de quoi parlaient-ils, ces français ? De la guerre ! De toutes les guerres du XXème siècle. Et ils en connaissaient un rayon. Guerres auxquelles ils avaient pris part et qu'ils avaient subies, et qu'ils savaient devoir à l'impéritie de leurs dirigeants. Et Vichy qu'ils avaient également subi, ils en connaissaient aussi un rayon, et un sacré. Pétain, Laval, la Milice, la Légion n'avaient pas de secrets pour eux. Or donc ces hommes, mais aussi les femmes, qui avaient eu toute cette merde sous les yeux pendant quatre ans, auraient inventé un autre Vichy, un Vichy d'opérette, pour simplement coller à l'image peu flatteuse que leurs dirigeants ont d'eux ? Ils se seraient mentis et auraient menti à leurs enfants ? Comme ça ? N'est-ce pas les injurier que d'affirmer ça ? Pauvre Rocard, et pauvres politiques, et piètres historiens, qui croient à cette légende. Qui vit dans le déni, sinon ceux qui passent leur temps à le traquer dans l'œil du peuple ?
Allez en paix.
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