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17.05.2009

Georges Perros est revenu

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«Je trouve qu'écrire est un privilège. Le privilège du pauvre.»

«Ecrire n'est pas une preuve de fraternité. Pourquoi en serait-ce une ? Pourquoi écrire, peindre, etc., rendrait-il meilleur ? Qu'est-ce qui rend meilleur ? La misère ?» 

Qui lit encore Georges Perros ? Les fumeurs de l'extrême, sur le point de ranger l'arme dans l'étui, un grand trou dans la gorge ? Le rhinocéros du zoo de Vincennes ? Son ami Butor, renaudoté en cinquante-sept et représentant en machines à écrire, que plus personne ne lit non plus ?

Car on ne lit plus Georges Perros. Sauf accident de motocyclette. Comme hier soir quand je voulus prendre dans la bibliothèque un Bernard Frank et que tomba de l'étagère le tome trois des Papiers Collés ; un volume écorné, sali et comme mâché, que je ramassai sur le lino et feuilletai quelques instants, avant de m'asseoir et d'en relire une trentaine de pages, au hasard.

La mort est toujours présente dans les livres de Perros. Elle soutient la phrase et pousse comme un cerceau les regrets devant elle. Mais c'est une mort amicale. Quand il traversait la lande bretonne sur sa moto, elle était assise à l'arrière de l'engin, ses pieds dans les saccoches bourrées de bouquins et de tabac. Ensemble ils se rendaient au marché ou à la faculté de Quimper. Ensemble ils menaient une vie ordinaire.

Avant d'écrire, et avant de fendre la bise, Perros fut acteur au Français, puis chez Jean Vilar. Il a connu Fanfan la Tulipe et Julien Sorel. Mais ce métier de plastron lui allait comme une paire de moufles à un manchot. Homme du retrait, que diable aurait-il fait sur cette galère de la scène ? Alors il glissa dans le trou du souffleur, puis la peau d'un lecteur, enfin sur le tabouret d'un écrivain.

Sur une photo je lui trouve un air de Roland Dubillard, autre acteur devenu écrivain. Certes, la ressemblance n'est pas frappante. Il y a de l'asiatique flamboyant chez Dubillard et du tarn-et-garonnais placide chez Perros. Mais tous deux ont cet œil qui vous regarde d'ailleurs. L'œil de celui qui offre son âme comme une couverture en laine et s'en retourne aussitôt dans sa solitude.

La légende dit qu'il écrivait sur des tickets de métro. A Douarnenez, où il vivait avec femme et enfants, ça me semble difficile. A la vérité, il prennait des notes sur toutes sortes de supports en papier ou en carton — paquets de cigarettes, tickets de caisse, pages de journaux pliées en quatre — qu'il rassemblait ensuite en volume, comme une fleuriste le fait de ses fleurs en composant un bouquet. Cette technique de cueilleur-colleur donna notamment les trois tomes des Papiers Collés.

A la réflexion, je trouve stupide d'avoir écrit que plus personne ne lit Perros. D'abord, rien ne le prouve. Ensuite,… je suis certain du contraire. Les livres de Perros savent encore accueillir le lecteur surpris par la nuit. Les refuges de la vie ne restent jamais longtemps inoccupés.

— Aujourd'hui, même la pudeur est tapageuse.

Les livres sont de drôles d'oiseaux migrateurs. Au chevet de l'homme pendant de longs mois, ils s'envolent soudainement et se perchent sur une étagère de bibliothèque, où l'on finit par les perdre de vue. Mais un jour ils reviennent, tout aussi soudainement. Georges Perros est revenu.

(Photo extraite de «Avec Georges Perros», éditions Recherches/revue Exit, 1980.) 

 
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