01.04.2009
Mortel, le vivre-ensemble
Comment dégueuler avec les mots ? Par exemple, en usant d'un mot composé tel que le «vivre-ensemble». Gerbe garantie. Dans la seconde et abondante.
De quoi cette abomination a pris la place ? De la politesse ? Ne cherchez pas : de la grégarité ; de l'esprit de partouze civique tant choyé par nos coeurs sensibles.
Les sociologues, les journalistes, les politiques, enfin tous ceux qui ne perdent jamais une occasion de l'ouvrir quand ils devraient la fermer, en truffent littéralement leurs discours depuis quelques années. «Nous avons le devoir de réaffirmer le vivre-ensemble… La tolérance est la clé du vivre-ensemble… Une journée pour penser le vivre-ensemble… La logique sécuritaire s'oppose au vivre-ensemble»…
Dans ce mot composé, répété à satiété, j'entends le sifflement hypnotique du serpent Kaa : «Aie confiaaaannnnccccccceeee… Fais un somme sans méfiance… Souris et soit compliiiiicccceeee…»
Accoudé au zinc du Bar-Bac, Blondin, toujours plus lucide que saoul, avait coutume de dire : «On boit ensemble, mais on est saoul tout seul.» Vérité première et dernière. De même, si l'on vit ensemble, on meurt quand même tout seul. Mais de plus en plus d'un coup fatal porté par une main secourable. Euthanasiante. Une main qui considère la souffrance d'autrui comme une atteinte insupportable au vivre-ensemble.
Il n'est pas loin le temps où le vivre-ensemble gratuit et obligatoire justifiera tous les enfermements, tous les massacres.
Dans Face aux Verrous, Michaux disait la chose ainsi : «Qui chante en groupe mettra, quand on le lui demandera, son frère en prison.» Catastrophe qu'il expliquait par un autre aphorisme : «Vie en commun : perte de soi, mais diminution des rébus.»
Allez en paix.
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07.05.2008
Pas de Mai qui tienne
Henri Michaux écrivait : "Qui chante en groupe mettra, quand on le lui demandera, son frère en prison." Et plus loin : "Qui a rejeté ses démons nous importune avec ses anges." La jeunesse de 68 a chassé les démons en groupe et en chantant.
Piotr Rawicz écrivait à propos d'une bouilloire oubliée sur le réchaud à gaz, en réalité une allégorie de mai 68 : "L'eau s'est mise à bouillonner en chantant, en sifflant, en hurlant avec fureur : elle était sûre d'être la première eau, dès le début de la création, à laquelle arrivait cette aventure inédite, extraordinaire, cosmique, surnaturelle : celle de bouillir." Et plus loin : "Personne ne se doute qu'un régime social et politique est comme un water : ça doit fonctionner convenablement, le moins mal possible, puer aussi peu que possible. (Mais cela puera toujours un tout petit peu, même dans le meilleur des cas.) Idéaliser un régime, exalter la triste nécessité de vivre collectivement d'une façon tant soit peu organisée, s'enthousiasmer pour un W.C. hypothétique où la merde aurait une odeur de roses… quelle connerie !" La jeunesse de 68 a bouilli dans les waters d'où est sortie quelques temps après une rose couverte de merde.
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