07.11.2009
Le français ou le droit du sol
Partons de sa caricature, cette épinalerie qu'il doit autant à ses voisins qu'à lui-même : l'homme portant béret sur la tête et baguette sous le bras, plus préoccupé par la santé de sa vigne que par les cotations boursières.
Le béret agit comme un filtre entre lui et les affaires divines. Plus qu'un couvre-chef, c'est un antichef. Non pas qu'il ait une dent contre Dieu, mais il le tient à distance, comme il tient éloigné tout ce qui peut limiter son plaisir. Car le Chef, et tous les chefs finissent toujours par nuire au plaisir. Sur ce point, on ne peut pas lui donner tort. Ainsi préfère-t-il jouer chaque jour à la Messe grâce au pain et au vin, plutôt que de s'y rendre le dimanche, engoncé dans un costume qu'il déteste. Et si Marie-Madeleine n'apparaît pas dans ce tableau de Cène, c'est uniquement parce qu'elle est partie en ville avec ses copines faire du lêche-vitrine. Je dis ça pour prévenir toute suspicion de sexisme à mon égard.
Le français est donc un hédoniste. Le plaisir lui tient lieu de métaphysique. La table et le lit, voilà son horizon. Pour l'atteindre, il se donne beaucoup de peine: garder jours et nuits de vastes troupeaux dans une lande déserte, retourner le sol sur des kilomètres pour remplir ses greniers, vendanger des vignes sur les flancs de côteaux très abruptes, passer des nuits entières dans des lieux de perdition pour découvrir la femme de ses rêves, sa Marie-Madeleine en bas nylon.
Retourner le sol est considéré par lui comme un droit imprescriptible. D'où le droit du sol. D'où aussi son attachement indéfectible pour ce sol qui lui apporte tant de satisfactions. D'où, enfin, son peu d'empressement à partir en voyage, ou à se lancer dans la conquête de territoires, dont la glèbe apparaît douteuse.
L'étonnement qu'il manisfeste quand on l'accuse de colonialisme n'est pas feint. Les colonies l'ont toujours emmerdé. Il y fait ou trop chaud ou trop froid. Le blé y pousse mal, le raisin pas du tout. Il ne s'est rendu en Afrique ou en Asie que contraint par la géopolitique du moment. Il s'y est rendu en traînant les pieds. Loin de sa terre, il dépérit, devient arrogant et acariâtre, et finit par commettre l'irréparable. Et lorsque par le plus grand des miracles il extrait du vin de son sol adoptif, il le méprise, lui trouvant un goût de flotte et une robe pâlotte.
Le français n'est pas raciste. Il est soliste. Le sol isole. Ce qu'il offre de plaisirs se paie en retour de solitude. Une solitude forcément orgueilleuse, sans quoi elle serait invivable. Or la solitude entraîne la méfiance, le regard obsidional, — hexagonal. Comme un animal sauvage, extrêment jaloux de son territoire, il ne se laisse pas apprivoiser facilement. Et parfois, pas du tout.
Le français est paysan, une espèce en voie de disparition. Le débat sur l'identité nationale n'a donc pas lieu d'être et ne veut de toute façon rien dire.
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