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05.05.2009

L'oreille de Van Gogh n'est plus à vendre

Un bon artiste est un artiste souffreteux, ou alcoolique, ou amputé des yeux ; de la cervelle, c'est encore mieux. Car en bonne santé, il n'a aucune chance. S'il vient aux oreilles de la critique que sa fréquence cardiaque est irréprochable et son taux de cholestérol égal à zéro, elle lui taille sur mesure et sans délai un costard de minus, de peintre du dimanche, de sculpteur mou. Les écrivains n'échappent évidemment pas à la règle, elle a d'ailleurs été inventée pour eux. Et si cet artiste s'entête malgré tout à peindre ou à buriner, on lui interdit l'accès des galeries, on lui coupe les cimaises. Bref, on le tue. La seule chose qui puisse valoir à un artiste pétant le feu la reconnaissance de la critique et l'imprimatur des marchands d'art, c'est une vie sexuelle mouvementée, un caractère de chien enragé ou un casier judiciaire de très petite vertu. Réunies, ces trois conditions peuvent même lui valoir d'exposer au Guggenheim. Les autres sont sommés de se reconvertir dans le bâtiment ou la papeterie. Un artiste sans misère n'est que ruine de l'art.

Van Gogh, ce suicidé de la société, qui peignait les tournesols comme ma grand-mère ses cheveux, prit bien soin, avant d'en finir avec la vie, de se trancher une oreille, laquelle — prévoyant ! — il plaça sur un compte d'épargne artistique à fort taux de rentabilité. Bien sûr, il n'eut pas le temps de jouir des revenus de son placement, mais d'autres s'en chargèrent pour lui.

Or, deux universitaires allemands, échappés de quelque obscure pinacothèque, ont décidé d'avoir la peau de ce fameux placement, symbole sanguinolent de la rentable dinguerie de Vincent. Selon eux, ce n'est pas lui, mais son co-locataire Gauguin, preste manieur de rapière, qui aurait fait sauter, à la suite d'une dispute un peu plus violente qu'ordinairement, le morceau de chair d'un coup de lame d'Artagnanesque. Cette révélation, à condition d'être confirmée, entraînerait la chute du cour du Van Gogh et la faillite de trois ou quatre collectionneurs d'art. Et Van Gogh irait s'asseoir sur le banc des cancres où il serait décanonisé.

Dans le même registre, mais suivant une trajectoire contraire : Clint Eastwood. Sa canonisation est en cours. Artiste fringant par excellence, même son médecin lui demande des conseils de santé, il faut absolument lui salir le portrait le plus possible avant qu'il ne passe l'arme à gauche — dans son cas ça serait plutôt à droite — , sans quoi il ne pourra pas rejoindre Ford, Peckinpah et Leone au Walhalla cinématographique. C'est un biographe américain qui a été chargé du travail*. Tâche dont il s'est honorablement acquitté, puisque dans son livre le Bon a cédé la place à une Brute épaisse doublée d'un Truand de grande envergure. Pour renvoyer Eastwood sur le banc des cancres, on attendra un siècle.

* Patrick McGilligan, «Clint Eastwood, une légende», Nouveau Monde éditions.  

 
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