14.05.2009
Le peuple de l'opium
Le monde est tout entier sorti d'une pipe d'opium, en épaisses volutes de fumée, qui ont durci ou se sont liquéfiées au premier contact de l'air. Ainsi se sont formés les planètes, l'eau, les arbres, les berrichons et les pinces à vélo. Ne cherchez pas d'arrière-monde, ni de monde parallèle, il n'en existe pas. Même la pipe n'avait pas de fumeur. L'opium a brûlé spontanément dans son fourneau.
Le rayonnement fossile, ce bruit infime venu du fond des âges et du cosmos, et que les astronomes écoutent avec des radio-télescopes, n'est rien d'autre que le grésillement de l'opium quand il brûlait. De même, le nuage de Magellan est une volute cristallisée, qui témoigne de la création du monde. S'en approcher, c'est se shooter pour de bon.
Cependant, shootés nous le sommes déjà. Nous le sommes originellement. Comme Obélix nous sommes tombés dedans la marmite étant petits. Nul besoin de jouer au tennis et de prendre de la coke pour en remettre une couche. Il suffit de regarder en soi et autour de soi. Nous avons tous une tête d'un chinois allongé sur un grabat dans une fumerie clandestine. Constitués d'opium à 100%, nous tranformons tout ce que nous regardons et tout ce que touchons en hallucinations. Nous-mêmes ne sommes que des hallucinations. Cela explique au passage la tortuosité de nos rêves et le chaos de nos vies. C'est «opihomme» que nous aurions dû nous baptiser.
Et c'est aussi la raison pour laquelle, nous autres «opihommes», nous croyons parfois en l'existence d'un arrière-monde. Tout se passe comme si l'opium dressait entre nous et le reste une cloison déformante, sorte d'onde de chaleur empêchant toute mise au point, et conduisant les plus crédules d'entre nous à prendre les vessies pour des lanternes et les belles-mères pour des fantômes.
Ainsi de Soral et Dieudonné, pour qui les sionistes prennent l'aspect inquiètant de monstres arachnoïdiens.
Ainsi des russes à l'égard des tchétchénes, des alasaciens à l'égard des lorrains.
Moi, c'est mon voisin. Sans blague, certains jours on dirait Cthulhu surgit de Xoth. Dans ces moments, littéralement pris d'effroi, je me mets à genoux sur mon perron, entre le pot de géraniums et les sabots de jardinage, et j'invoque les forces du Bien pour renvoyer l'hideuse créature derrière sa haie — que mon voisin taille comme un sagoin, mais c'est pas mes oignons !
Hélas, le Bien n'entend pas souvent ma prière. Il est un peu dur d'oreille. Alors, j'ai un petit truc à moi, un excellent antidote capable de rejeter loin les croyances superstitieuses : le jaja. Pendant quelques heures il masque les effets de l'opium originelle. Malheureusement, la sécurité sociale en déconseille un usage prolongé.
Un jour, j'ai écrit à l'ONU pour lui suggérer de financer des recherches scientifiques, qui porteraient précisément sur un antidote dépourvu d'effets secondaires. Savez-vous ce que m'a répondu la secrétaire du sous-secrétaire-adjoint aux affaires secondaires ? Que le monde a été créé par José Bové un après-midi de septembre, avec de la sueur de paysan bio et de la graisse de mouton. En conséquence de quoi, tout allant pour le mieux dans le meilleur des mondes, il n'est pas nécessaire d'inventer un quelconque antidote. Veuillez agréer, Monsieur, etc.
La garce ! Les cons ! Me faire le coup du créationnisme en arguant que le monde a été créé par une divinité champêtre ! Fumant certes la pipe, mais dans le fourneau de laquelle ne brûle que du tabac ! Enfin, je crois. Assurément, l'ONU n'est plus qu'une organisation de nations usées.
Aujourd'hui, je ne cherche plus à lutter. Je vis avec mes visions. Depuis quelques temps, la femme de mon voisin revêt la forme d'une créature des abysses, translucide et phosphorescente, surtout le samedi matin quand elle se promène dans son jardin en chemise de nuit. Je fais donc mes prières, j'invoque le Bien — toujours aussi dur d'oreille — et je me sers un coup de jaja. En fait, plusieurs. Et sur les coups de midi, le monde est comme au premier jour : une volute de fumée.
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