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14.06.2009

Trouille is money

Une pandémie de grippe ravage la planète et j'en ai toujours pas vu la couleur. D'accord, je suis pas le centre du monde. Des catastrophes peuvent très bien se produire à l'échelle macro sans que je sois même au courant. Mais Pandémie, ça veut dire partout. Partout des malades, partout de la contagion. Or, le seul truc contagieux que je vois pour l'instant, c'est la trouille que la presse tente de nous refiler à chacun de ses éternuements. J'en déduis que la maladie, si maladie il y a, est localisée dans les rédactions. C'est là qu'est la souche. Il est vrai que trouille is money.

Pour bien les connaître, je sais ce que les journalistes me rétorqueront : on fait que reproduire les bulletins de santé publique de l'OMS. C'est un organisme sérieux, on peut lui faire confiance.

Confiance ?

Un journaliste qui parle de confiance à propos de ses sources est un porteur d'eau, un coolie, une burne. Il n'est plus journaliste. Passons.

Ca me remémore une histoire à moi arrivée. Elle n'a rien à voir avec les quelques lignes gribouillées ci-dessus, mais elle éclaire assez bien le paradoxe dans lequel la presse est condamnée à vivre. J'avais dans les vingt ans, je gagnais ma vie dans un canard régional, une de ces feuilles de PQR qui font leur beurre à coups de photos de groupe, de faits-divers et de nécro. Y'a pas de sot métier, n'est-ce pas ? Un jour, ô miracle, je réussis à passer en loucedé un papier relatif aux pratiques sociales plutôt douteuses d'une Grande Surface qui se trouvait être par ailleurs un annonceur dudit canard. Evidemment, le lendemain j'eus droit à une explication de texte dans les régles de la part du directeur de publication. De cette explication j'ai essentiellement retenu ceci : un journal est une entreprise de presse. Une en-tre-prise ! Avec de l'argent qui rentre ou ne rentre pas. Dans le premier cas, les journalistes sont payés, dans le second ils pointent au chômage. Je dois dire que ça a été salutaire. Ce jour-là j'ai remballé mes rêves, mon romantisme et toutes les branlettes sur la liberté d'expression. En un mot, j'ai grandi.

Donc, pour vivre, la presse a besoin de vendre, même si l'Etat la subventionne un peu — beaucoup selon les cas. Comme dirait l'autre, y'a pas de secret. Et la trouille se vend bien, comme le sang, le cul ou les traficotages des grands de ce monde, du coup beaucoup moins grands quand leur tronche surmontée de la mention «maudit» apparaît en une.

Vous me direz : et le Canard Enchaîné… Il ne vit pas de pub, lui. Ne dépend pas des annonceurs.

C'est vrai. Mais il dépend de ses sources et de ses lecteurs. Lecteurs qu'il prend un soin tout particulier à caresser dans le bon sens (ils aiment que les têtes roulent au pied de l'échafaud), et sources — ministérielles ou autres — qu'il ne fera jamais tomber dans son panier de crabe, sous peine de voir des kilomètres d'info lui échapper.

Et finalement, ce paradoxe de la presse qui l'oblige aux compromissions perpétuelles, aux non-dits et aux mensonges par omission, sa misère en somme, n'est rien de moins que sa grandeur, la preuve qu'elle n'échappe pas au réel, quand bien même elle le fuit quotidiennement de toutes ses forces.

 
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