03.04.2010
Les avatars de James Cameron

Il fut un temps où des acteurs étaient en chair et en os. Ils s'appelaient Mitchum, Wayne, Flynn, ou Ventura. Ils ramenaient leur viande sur le plateau et au clap ils se mettaient en mouvement avec la grâce d'un félin ou la raideur brutale d'un bloc de granit en chute libre. Devant la caméra, ils peignaient la vie dont ils étaient remplis avec une précision et une netteté toujours inégalées. Après quoi, leur numéro terminé, ils s'envoyaient une bière en un quart de seconde et sautaient la maquilleuse dans une caravane (Mitchum); ou remontaient sur leur voilier à l'ancre dans la baie de Los Angeles (Flynn); ou regagnaient leur ranch de 7000 hectares en Arizona (Wayne); ou rentraient dans leur pavillon de banlieue à peine plus cossu que celui de leur voisin (Ventura). Ces acteurs étaient des hommes, c'est-à-dire qu'ils étaient réels, et qu'à ce titre ils menaient des existences d'hommes réels, au cinéma comme à la ville.
Le saint-frusquin cinématographique, ils n'y croyaient pas vraiment. Ils le concevaient au mieux comme un moyen de gagner plutôt bien leur vie sans avoir trop à se défoncer la paillasse, tout en n'ayant pas honte de leur tronche quand ils la croisaient dans un miroir le matin. Or si ce type d'acteurs a pu exister, c'est parce que des réalisateurs ont compris qu'avec eux même le décor était superflu. Il suffisait qu'ils apparaissent à l'écran pour qu'on y croie et que l'histoire racontée pénétre dans le corps des spectateurs par tous les pores de la peau.
Aujourd'hui, plus besoin d'acteurs, et encore moins de CES acteurs. La viande est passée de mode, dépassée par la synthèse. Dans Avatar, des créatures bleues à tresses de mandarins et queues de gnous ont été substituées à Wayne, Mitchum et consorts, et jouent en effet les avatars, sans émotion ni sensualité. D'ailleurs, si ces créatures mesurent trois mètres de haut, ce n'est pas un hasard. C'est compensatoire, censé donner le change — comme si Mitchum n'avait jamais été qu'une masse. Et c'est le grand paradoxe de ce film, où le faux symbolise la vie et le vrai (les acteurs réels), la mort. Un paradoxe dont notre monde se satisfait pleinement.
James Cameron est le grand fossoyeur du cinéma réel, et donc de la possibilité pour le septième art de dessiner les contours de la vie. Sa quête d'un monde en toc a commencé avec Terminator et l'anti acteur viande Schwarznegger, pur produit de synthèse de l'industrie chimique et du showbiz. Ça tombait bien, il en fit un robot. Dans Alien II, alors qu'il avait sous la main une actrice rayonnante de chair, il ne put s'empêcher dans une scène finale très prévisible de la revêtir d'une armure mécanique jaunâtre — j'imagine que c'était pour n'avoir pas à filmer son corps dans l'épreuve. Dans Abysse, qui préfigure Avatar à vingt ans d'intervalle, les douces et sages créatures sont bleuâtres et transparentes, mais déjà incapables d'exprimer la moindre émotion. Pourtant, là encore, ce sont elles qui portent l'étendard de la vie. Enfin, dans Titanic, le seul acteur à peu près vivant de la distribution fut cloué à l'avant du bateau comme une tête de proue en bois polychrome, seule image qui reste aujourd'hui de ce film.
On ne peut pas dire que James Cameron n'aime pas la vie. Simplement, il ne la voit pas et ne peut donc pas la comprendre et encore moins la restituer à l'écran. C'est pourquoi, quand ce grand écologiste embouche la trompette de la renommée cinématographique, il joue faux. C'est sans importance, les spectateurs étant sourds.
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